Commentaire littéraire linéaire pour l’épreuve orale
L'île des esclaves, scène 1
Marivaux
[méthodologie que je propose pour le baccalauréat, de sorte à aider mes élèves et tous les étudiants qui tomberont sur ce blog]
Éléments pour intro
- Marivaux est connu pour ses pièces de théâtre, sa parodie des tendances mondaines mais aussi de la littérature classique qualifiée de précieuse comme Homère. Il était aussi romancier et journaliste.
- La présente pièce est une comédie sociale. Elle utilise la base de la tragédie grecque et a été représentée la première fois en 1725.
Il s'agit du naufrage de personnages grecs sur une île où les habitants sont d'anciens esclaves prenant la place des anciens maîtres. Arlequin représente la plus grande part comique.
- problématique : Comment une coutume sur les jeux de pouvoirs est renversée dans une île où l'on s'échoue dramatiquement ?
(plan) Nous allons le découvrir à travers deux personnages, le maître Iphicrate et l'esclave Arlequin. Nous nous rendrons compte d'abord de la désolidarisation progressive du binôme de rescapés, puis nous observerons l'inversion du jeu des pouvoirs sur cette île éloignée de tout.
mouvement 1 - du "nous" au "je" : désolidarisation progressive du binôme de rescapés
Au tout début, les phrases sont très courtes dans le dialogue.
Iphicrate et Arlequin manifestent le soulagement de se retrouver. Le maître Iphicrate utilise le prénom d'Arlequin quand ce dernier l'appelle "mon patron". C'est ici un indicateur d'usage de société par rapport aux classes sociales qui va être renversé, nous allons le constater.
Pour l'instant, Iphicrate s'inquiète du sort qui les attend sur l'île où ils viennent de s'échouer.
Arlequin donne une réponse brutale quant à leur possible futur : il n'utilise pas le conditionnel comme pour énoncer une probabilité mais le verbe "deviendront" au futur simple, donc l'expression d'une prédiction certaine. Le ton rapide et brutal est exprimé par cette gradation "maigres, étiques (c'est-à-dire décharnés et squelettiques) et puis morts de faim", telle une suite de conséquences fatales.
Arlequin se joue de son maître. Nous allons en avoir confirmation dans la suite du dialogue.
Hyperbole d'Iphicrate : il vaudrait mieux mourir que d'être un rescapé. Ce qui apparaît comme une hyperbole devient justifié ensuite car nous allons comprendre pourquoi Iphicrate semble un peu affolé.
Nous nous situons sur la réaction au naufrage qu'ils viennent de vivre et de ce qui est à faire. "Nous" est ce qui compte pour l'instant : tous deux semblent être dans la même situation.
Iphicrate veut partir à la recherche d'éventuels rescapés du même navire, au cas où ils auraient pu se sauver dans un canot de sauvetage ("chaloupe"). Arlequin s'exprime sur un autre ton, un autre sentiment : il ne s'inquiète pas, il fait semblant de coopérer; mais il lui importe surtout de boire l'eau-de-vie de la bouteille suspendue à sa ceinture. Un côté légèrement ridicule, digne de la comédie, notamment lorsqu'il propose de boire deux tiers et de laisser le reste à son maître. Arlequin se montre d'humeur amusée et ironique, prêt pour le divertissement. Dans ces nouvelles conditions de vie, tout est permis, d'où la mauvaise blague sur les deux tiers qu'il boirait de sa bouteille (la sienne), laissant un tiers pour Iphicrate comme si c'était par pitié. Au passage, nous remarquons son affection pour la bouteille, restant dans le lexique du sauvetage : "j'ai sauvé ma pauvre bouteille, la voilà". Arlequin semble se jouer de la situation sous le ton de la blague : ce qui compte c'est que la bouteille ait survécu.
En même temps, nous voyons progresser la perte de valeur du titre de maître sur cette île.
Iphicrate reste dans sa quête et donne l'ordre à Arlequin de le suivre mais c'est bien le dernier ordre qu'Iphicrate donne. À partir de ce moment, Arlequin montre par des indirects qu'il ne se sent pas obligé d'obéir.
Sur ces lignes la différenciation entre les deux personnages commence à être marquée par l'intérêt personnel de l'un et de l'autre, avec un plus grand usage de la première personne "je". En effet, Iphicrate manifeste son intérêt personnel. Il donne l'ordre à l'impératif (et forme négative) incluant les deux d'entre eux, puis parle de son propre intérêt à la première personne : sauver sa vie et revoir Athènes, là où il est maître.
N'oublions pas de souligner que le nom "Iphicrate" signifie étymologiquement "puissance" (iphi) et commander (kratein).
Il est intéressant de noter son mensonge immédiatement après cela: Iphicrate prétend qu'ils sont seuls dans l'île des Esclaves. Cette île est connue, c'est son nom, d'où l'usage de la majuscule. Il prétend qu'ils sont seuls. Pourquoi savons-nous qu'il ment ? Nous allons le découvrir.
Globalement, c'est une scène clef, un tournant dans la politique, via ces personnages grecs. Un renversement qui effraie Iphicrate.
mouvement 2 - la vie de l'île dévoilée : le jeu des pouvoirs s'inverse et les esclaves ont la revanche sur les maîtres
C'est le temps de la rencontre avec d'autres personnes sur l'île où ils se sont échoués. Les deux les aperçoivent de loin et ne leur ont pas encore parlé. C'est l'étonnement d'Arlequin à leur vue (exclamation double “oh oh” et plutôt clownesque) qui annonce la présence d'autres personnes.
Est-il vraiment étonné ? Ignore-t-il vraiment où les deux se trouvent ?
C'est possible. Iphicrate, lui, est très au courant.
Ce dernier lui explique tout: les habitants sont des esclaves révoltés qui se sont affranchis de leur maître et se sont établis sur cette île.
Nous découvrons ainsi la politique renversée de ce territoire. Les maîtres prennent la place des esclaves.
Iphicrate s'inquiète naturellement, il a peur d'être tué. Ses paroles laissent entendre l'appel à la clémence par l'expression "mon cher" visant l'attendrissement hypocrite, comme si soudainement tous deux étaient amis. Il dit son risque d'être tué ou jeté dans l'esclavage. On sent l'urgence de ses paroles, au cas où il parviendrait à attirer sur lui la compassion ou la sympathie d'Arlequin de sorte à l'avoir comme allié, comme les autres vont s'approcher sous un bref délai...
Quelle est la réaction d'Arlequin ? Encore une fois la réponse est l'ironie et l'amusement. C'est nettement une revanche de l'esclave sur le maître. On en est à parler de coutumes : ici la coutume veut que les maîtres soient tués. Ça ne dérange pas Arlequin... En aucun cas il ne se trouve dans le camp de son maître : ce qui compte c'est qu'ils ne font "rien aux esclaves comme moi".
Nous notons la simple et courte phrase, honnête, d'Iphicrate "cela est vrai".
Cela sonne comme une confidence, comme pour se mettre en rapport de confiance.
Arlequin n'a plus rien à dire à tout cela sauf l'amusement exclamatif dans ce message indirect "eh! encore vit-on" qui veut plutôt dire "ah tu es encore en vie toi !".
Iphicrate essaye encore d'attirer la pitié d'Arlequin, il lui demande de le plaindre.
Arlequin montre son amusement de spectateur, buvant sa bouteille en tenant des propos ironiques. En disant à Iphicrate qu'il le plaint, il veut dire l'inverse. Arlequin en est à l'amusement, comme dans un spectacle où il attend la suite en se frottant les mains...
Conclusion
-> revanche ironique des esclaves grâce à un séjour sur une île lointaine permettant des remises en questions des maîtres.
-> C'est là une remise en cause de certaines valeurs de la société, surtout dans les pays où l'on croit aux classes dominantes, à la soumission d'autrui...
N'est-ce pas là une préoccupation de Marivaux d'observer les tendances et de les démontrer avec légèreté ?
Ici il s'est attaqué aux inégalités sociales au moyen de la parodie.
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